Commentaire

25 Mars 2020

Les victimes des crimes craignent pour l’effectivité de la réparation suite à la libération de Thomas Lubanga

Par admin

Cet article a été préparé par notre partenaire Radio Canal Révélation, une station radio basée à Bunia, en République démocratique du Congo (RDC), dans le cadre d’un projet de radio interactive pour la justice et la paix qui favorise la mise en débat des questions touchant à la justice en RDC. Les vues de la population relayées dans cet article sont celles des personnes interviewées et ne représentent pas forcément les vues de tous les membres de la communauté ni celles des victimes.

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Bunia, 20 mars 2020

Certaines victimes des crimes commis dans la province de l’Ituri, au nord-est de la RDC, craignent des représailles et voient la réparation des victimes s’éloigner de leurs communautés, au lendemain de la libération de Thomas Lubanga, première personne condamnée par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes commis dans la région.

« Nous acceptons malgré nous sa libération mais nous ne voulons pas de lui en Ituri à l’heure actuelle où il y a le bain de sang à Djugu. C’est pour éviter le pire. Ne dit-on pas, ”si vous avez déjà été mordu par le serpent, mieux vaut craindre même le lézard ?” » a dit un leader Lendu que nous avons rencontré au groupement Bedu-Ezekere, dans la collectivité des Walendu Tatsi, a une vingtaine de kilomètres au sud-est de Bunia.

Thomas Lubanga, ancien président de l’Union des Patriotes congolais (UPC), a été libéré le dimanche 15 mars 2020 après avoir purgé une peine de 14 ans de prison. Il avait été condamné par la CPI pour l’enrôlement des enfants de moins de 15 ans dans sa milice et pour les avoir fait participer dans les hostilités en Ituri.

« Je regrette que la CPI ait reconnu en lui un seul grief, celui de l’enrôlement, tout en écartant les massacres. Thomas devrait être condamné à mort ou à perpétuité. Tout criminel, que ce soit Hema ou Lendu devrait trouver sa place en prison pour toute la vie afin d’éviter le bain de sang en Ituri », a dit un membre de la communauté d’Ezekere (à 12 km est Bunia).

« Moi, j’ai tout perdu, je veux voir la réparation des victimes dans l’affaire Thomas Lubanga, car selon moi, rien n’a été fait jusqu’à présent.  Toutefois je salue sa libération », a dit une maman victime vers Kasongo, une dizaine de kilomètres de Bunia.

Plus loin, dans les territoires d’Irumu ou de Mahagi, les victimes des crimes commis par Thomas Lubanga et Bosco Ntaganda se disent déçues.

« Comment peut-on le libérer alors que la réparation n’est pas encore effective ? Pour Bosco [Ntaganda], nous pensons que la cour va le détenir jusqu’à la réparation des victimes car il est co-auteur de Thomas » ont souhaité des victimes, tel que rapporté par Joachim Unegi, Directeur de la Radio Colombe de Mahagi (180 km au nord de Bunia, à la frontière avec l’Ouganda).

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Selon un acteur de défense des droits de l’homme à Bunia, la libération de Thomas Lubanga a surpris les victimes qui pensaient qu’il serait détenu à nouveau par les autorités congolaises, tout comme Germain Katanga l’avait été après avoir purgé la peine imposée par la CPI. Les victimes craignent que Bosco Ntaganda puisse également être libéré dans les prochains jours.

Un sentiment de frustration se crée au sein des communautés victimes lorsqu’elles voient leur bourreau revenir. Elles craignent des représailles. C’est un sentiment qu’éprouvent également les victimes de Bosco Ntaganda.

« [Même s’il] est condamné, tôt ou tard il pourra rentrer ici. Le connaissant comme un acteur de terreur, mes frères victimes éprouvent un sentiment de peur, un sentiment de trouble psychologique », a dit Gabriel Mateso, leader communautaire au village de Zumbe, à 20 kilomètres au sud-est de Bunia.Germain Katanga, un autre ancien prisonnier de la CPI, détenu par le gouvernement congolais depuis janvier 2016, a été lui aussi mis en liberté au lendemain de la libération de Thomas Lubanga. Au sein de la société civile, on ne comprend pas. Les organisations se demandent si cette coïncidence est due à des motives politiques.

« La libération de Germain Katanga n’a pas pris du temps, ça a été sans obstacles comparativement à d’autres dossiers. L’auditorat militaire qui le détenait n’a rien signifié ; si c’est une libération provisoire ou un acquittement. Il y a du flou », a dit un juriste au sein de l’organisation non-gouvernementale Justice Plus.

Pour l’UPC, avec Thomas Lubanga, il est temps de rechercher la paix.

« Thomas revient comme Jésus rentrait à Jérusalem. C’est un combattant du peuple, artisan de paix. Nous attendons son mot d’ordre… », criait un militant lors d’une caravane motorisée à Bunia le dimanche 15 mars, organisée par le parti politique de Thomas Lubanga pour honorer sa sortie de la prison de Makala, située à Kinshasa. Il y purgeait sa peine, ayant été transféré de La Haye, siège de la CPI, en décembre 2015.

Les avis restent partagés au sein de l’opinion publique

« Certaines personnes disent qu’il va œuvrer pour la paix comme il l’a promis […]et qu’il le ferait avec son rival d’hier, Germain Katanga, devenu son ami en prison. Mais pour d’autres personnes, il peut être influencé par certains éléments de sa communauté pour réorganiser les Hema victimes de massacres des miliciens actuellement de la CODECO (Coalition des démocrates congolais) », a déclaré un journaliste analyste à Bunia.

Un rapport des Nations Unies présenté en janvier 2020, a conclu que les nouvelles exactions commises dans la province de l’Ituri entre 2017 et 2019 notamment à l’encontre de la communauté Hema, pourrait constituer des crimes contre l’humanité, voire un possible génocide. Près de 700 personnes ont trouvé la mort.

« L’Ituri n’a plus besoin de la guerre, l’Ituri veut la paix. [Thomas Lubanga] peut regagner sa maison et sa terre natale, et œuvrer pour la paix… », a déclaré Gentil Kaniki, le président du conseil provincial de la jeunesse en Ituri.

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